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La Comédie de Clermont

Jean-Marc Grangier : "Je tiens beaucoup à la convivialité"

Par Alexandra , Bertrand le 4 octobre 2005

Dernière partie de notre grande interview de Jean-Marc Grangier. Il nous parle du festival « A suivre », Pina Bausch mais aussi le rôle social de la salle de spectacle.

Un petit mot sur le festival « A suivre » qui est aussi un moment important
Le festival « A suivre », je l’ai créé mais ce n’était pas du tout dans mon idée quand je suis arrivé à Clermont-Ferrand, car un festival c’est lourd. Je me disait qu’il y en a déjà plein et que ce n’est pas la peine d’en rajouter un. Sauf que j’ai été surpris, quand j’ai commencé à rencontrer les artistes qui travaillent en Auvergne, c’était plutôt des gens autour de 50 ans. Je me suis « très bien, mais il doit y avoir des gens de 40 ans, des gens de 30 ans, de 20 ans... » et je me suis très vite rendu compte qu’il y avait très peu de jeunes qui étaient là et les portes étaient fermées. Ils ne trouvaient pas de salles pour travailler, ils n’avaient pas d’argent, on ne leur faisait pas confiance, et ils n’avaient pas d’autre choix que de partir de l’Auvergne pour aller à Montpellier, Lyon ou Paris pour essayer de commencer à travailler. Moi je trouve que c’est normal et j’ai voulu faire quelque chose, un dispositif qui permet de repérer les jeunes talents, de les accompagner et de les soutenir. Après que ça marche ou pas c’est leur histoire personnelle, mais qu’au moins on ne leur dise pas que toutes les portes sont fermées. Et j’ai donc créé ce festival comme ça, comme une vitrine pour dire « regardez il y a de jeunes artistes en Auvergne qui ont des idées et envie de faire du spectacle ».

Donc nous avons démarré avec le théâtre et la danse, maintenant c’est la danse, le théâtre et l’écriture de pièce de théâtre. C’est donc au mois de mars un moment de repérage, où on peut être au courant du travail de ces jeunes. Et là cela va être la quatrième édition, et déjà, quand je regarde en arrière, je vois que l’on a pu donner des coups de pouce. Il y a un garçon que l’on a découvert en danse et qui sera programmé l’an prochain à la Maison de la danse de Lyon, qui est quand même un lieu de confirmation dans le domaine de la danse. Il y a des metteurs en scène de théâtre dont les spectacles tournent en région ou ailleurs, et qui ont des relations fortes. Je pense notamment à un, Cédric Deschamps, qui a une relation avec la ville de Cournon de résidence de travail. Donc c’est vrai que pour certains cela a été fructueux de pouvoir venir dans le festival. Et même pour ceux qui n’ont pas encore vraiment conquis leur place, je pense que les programmateurs régionaux, les gens qui peuvent financer, savent qu’ils existent. Par exemple l’une des difficultés quand vous êtes un jeune qui monte un spectacle, faire venir un programmateur, quelqu’un qui peut financer le spectacle, c’est vraiment la croix et la bannière. Tout ceux qui font ce métier là sont très sollicités et sont débordés de travail et donc c’est très dur d’arriver à les convaincre. L’avantage c’est que sur le temps du festival, sur trois jours, les programmateurs peuvent s’organiser pour venir voir les spectacles et ils gagnent du temps. Donc du coup, le spectacle d’un jeune est vu par une vingtaine de programmateurs en trois jours. Alors que pour que vingt programmateurs aient vu le travail il faut des années. Donc cela permet à tous de gagner du temps et ça c’est vraiment intéressant.

Et si vous deviez retenir un spectacle ?
Alors cette année c’est facile. D’habitude chaque année j’ai du mal quand on me pose cette question parce que c’est comme choisir entre ses enfants, c’est un peu difficile de dire qu’il y a un préféré. Sauf que cette saison c’est très exceptionnel parce que l’on accueille un spectacle de la chorégraphe allemande Pina Bausch. Et ça c’est un tel événement ! Je n’en suis pas revenu ! Cela fait dix ans que j’essaie de faire venir un spectacle de Pina Bausch et donc ça y est, cela va se réaliser. En fait elle ne tourne pas en province, jamais, elle ne vient que dans les capitales, donc en principe pour la France elle vient une fois par an à Paris ou alors elle vient pour des grands évènements comme l’an 2000 au festival d’Avignon, l’ouverture de l’Opéra de Lyon quand ils ont fini les travaux... Donc pour arriver à la convaincre de venir en province, c’est un long long travail.

Donc on a un spectacle, le public pourra voir en vrai un spectacle de Pina Bausch à Clermont-Ferrand et un spectacle dont ce sera les seules dates en France la saison prochaine. Et moi, Pina Bausch, c’est vraiment une artiste à laquelle je tiens particulièrement parce que j’étais très jeune quand j’ai découvert son travail dans les années 70 et cela a changé ma façon de voir les spectacles, ma façon de voir les choses dans la vie, les passants dans la rue... Elle a fait un travail extraordinaire, elle a révolutionné tout le théâtre et la danse et c’est l’une des artistes les plus importante du 20ème siècle. Et puis ce qui me fascine aussi, c’est qu’elle a pas loin de 70 ans et qu’elle crée tous les ans une nouvelle pièce et que c’est toujours d’une très grande qualité, il n’y a pas de baisse de sa créativité. Donc c’est une artiste qui a un telle longévité dans sa création ! Il y a eu des époques où elle créaient 3 ou 4 spectacles par an, tous étaient extraordinaires ! Donc c’est vraiment pas banal Pina Bausch ! Donc c’est sûr qu’elle se dégage, si les gens ne voient qu’un spectacle il faut voir ça ! Alors là aussi on pourrait se dire, Pina Bausch chorégraphe allemande ce n’est vraiment pas accessible, alors que c’est vraiment très accessible. En plus cette pièce là s’appelle Kontakthof a été créée en 1978 et elle a voulu la reprendre avec des danseurs non professionnels de plus de 60 ans. Donc ils ont fait par petite annonce, une recherche de gens. Sur le plateau ils sont 27 ou 28, c’est un grand spectacle qui dure plus de trois heures. Ils ont fait danser ce groupe de danseurs avec les danseurs d’origine qui avaient créé la pièce en 1978. Ils les ont fait travailler pendant plus de deux ans et ensuite ils ont monté ce spectacle.

Et donc ça rajoute quelque chose au thème du spectacle d’origine, c’est la vieillesse. Cela se passe dans une salle de bal, une salle de bal un peu surannée, un peu fanée. Je pense que l’équivalent pour nous c’est le thé dansant, c’est le samedi ou le dimanche après-midi quand parfois des personnes âgées se retrouvent dans un thé dansant où ils parlent et dansent. Donc il y a ce groupe de gens qui sont là, et on voit qu’ils ont la mémoire d’anciennes histoires d’amour, ou alors ils sont encore dans des rapports de séduction. Ce qui est extraordinaire c’est la volubilité, l’énergie de ces personnes d’un certain âge. Au début elle pensait qu’il faudrait qu’elle change la danse, car faire faire un certain nombre de mouvements de danse à des personnes âgées de 25 ans ce n’est pas pareil que pour des personnes qui ont 70 ans en moyenne. Mais pas du tout, elle a presque tout gardé, et ces personnes ont une énergie extraordinaire, ils n’arrêtent pas une seconde. Alors ils ne dansent pas tous les jours de l’année, ils dansent très rarement mais c’est extraordinaire. Par exemple, ils ont repris les répétitions au mois de juin pour se préparer pour fin octobre à Clermont. Il y a une émotion particulière de voir ces personnes sur la scène faire ça, ça rajoute une émotion. Nous seront tous vieux un jour et je suis sûr que n’importe qui peut être touché par ce spectacle. Il n’y pas besoin de savoir que c’est Pina Bausch. Ceux qui connaissent son parcours resitueront le spectacle autrement, mais une personne qui arrive et qui découvre peut vraiment rentrer de plein pied dans une création de Pina Bausch. Donc voilà c’est vrai que celui là quand même, parfois je me pince encore, je me dis que ce n’est pas possible d’avoir ça à Clermont-Ferrand.

Que diriez vous aux gens qui ne connaissent pas La Comédie pour les convaincre de venir aux spectacles ?
On offre un verre après chaque spectacle ! ! (Rires) C’est un peu gag mais c’est important ! Je tiens beaucoup à la convivialité, je trouve que c’est important que les gens aient plaisir à être là. En offrant un verre après le spectacle, l’idée est de retenir les gens pour parler et faire connaissance. Aller au spectacle, c’est un bon moyen quand vous arrivez dans une ville et que vous ne connaissez personne, de rencontrer des gens. Non seulement on croise des gens que l’on ne connaît pas, mais en plus on a un sujet de conversation. On vient de voir la même chose, donc on peu très bien commencer par parler déjà de ce que l’on vient de voir. C’est génial car on peut vraiment faire connaissance et ensuite aller au spectacle ensemble. Le lieu de spectacle c’est aussi le lieu de partage, d’amitié, et c’est très important. Il ne faut pas rester seul dans son coin, la vie est difficile et le plaisir de la lecture, du cinéma, même de la musique, parfois ça se fait seul. C’est mieux d’aller au spectacle avec quelqu’un pour échanger sur ce que l’on vient de voir, mais si on vient seul et que l’on reste un peu on connaîtra des gens avec qui on pourra se retrouver la prochaine fois. Je pense que c’est très important d’aller au spectacle car la société nous isole de plus en plus, combien voit-on de jeunes qui ont du mal à avoir une histoire d’amour un peu stable. Je ne dis pas que l’on fera des rencontres à tous les coups mais c’est vrai qu’il n’y a pas 36 lieux comme ça.

Et puis aussi voir les artistes c’est aussi vivre son époque et son temps. Car on peut très passer sa vie à côté de tout ce qui se crée et se fait, ne pas en profiter. Mozart c’est très bien, mais Mozart c’est très vieux, ce n’est pas notre époque. Donc c’est vraiment intéressant de découvrir se qui se fait actuellement, de se dire « c’est mon époque à moi, celle où je suis vivant, que font les articles aujourd’hui, qu’est-ce qu’ils racontent, d’essayer de trouver un échange avec eux ». Et je pense que c’est important de ne pas passer à côté de ça. Si on est pas au courant, si on n’en profite pas, on est dans le passé, dans le musée ou dans les choses comme ça, qui sont des choses intéressantes, mais qui en même ne sont pas notre époque à nous. Et le mot contemporain, il ne faut pas le brader, car nous sommes contemporains, c’est nous qui vivons aujourd’hui. C’est la création de notre époque, ce que nous vivons nous, ce que nous ressentons.

Je pense aussi que le plaisir est très important, et ils ne faut pas que les gens se disent que c’est laborieux. Au contraire, il n’y a pas besoin d’avoir fait Bac+5 ou avoir vu des dizaines de spectacles pour venir. Ils auront peut être des émotions plus naturelles et simples, le plaisir de la découverte et des premières fois. Même quand on a vu beaucoup de choses, quand on va dans une salle de spectacle il faut garder la curiosité et le goût d’être étonné. Dans une salle de spectacle, le spectateur fait presque autant de travail que l’artiste sur la scène. Quand on regarde, il faut mettre de son imagination, si on ne donne pas de soi on peut rester complètement en dehors des choses.

Et le spectacle vous sert aussi à aiguiser le regard. Quand on va aux spectacles, au bout d’un moment on se rend compte que l’on comprend, que l’on « pige », comment s’est fabriqué. Du coup on devient un spectateur qui n’est pas dupe, un spectateur à qui on ne la fait pas. Je pense notamment au journal télévisé, à certaines émissions de télévision que l’on regarde où les choses sont fabriquées, montées, construites... Lorsque vous êtes un spectateur averti, que vous allez souvent dans les salles de spectacles, vous décodez ce que vous regardez et vous n’êtes plus victime, de la publicité notamment.

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