La Comédie de Clermont
Par Alexandra , Bertrand le 2 octobre 2005

Cyberbougnat : Pouvez vous nous présenter la Comédie de Clermont ?
Jean-Marc Grangier : La Comédie de Clermont Ferrand est une scène nationale, il y en a un petit peu plus de soixante en France, ce sont des lieux labellisés pour défendre la création contemporaine dans le domaine du spectacle vivant : le théâtre, la danse et la musique mais vraiment dans le registre de la création contemporaine. En fait c’est le Ministère qui, au début des années 90 je crois, avait initié ce genre de structure, de théâtre, l’idée était d’en avoir un par département. Sur l’Auvergne, il n’y a qu’une scène nationale, hélas, à Clermont Ferrand pour toute l’Auvergne. Nous faisons un programme qui propose de découvrir les choses les plus intéressantes de la création contemporaine. Ensuite nous essayons aussi d’aider à la coproduction de pièces contemporaines. La troisième mission que nous avons est de sensibiliser, c’est à dire d’accompagner le spectacle en essayant de donner des clés au public, lui donner les moyens de comprendre les artistes contemporains et leurs propos. Voilà ce qu’est une scène nationale, c’est faire vivre en province le projet de rencontrer la création contemporaine à travers ces artistes et les formes qu’ils créent.
Comment vous organisez la saison pour remplir ces rôles ?
Il y a une programmation annuelle de début octobre à fin mai. Moi j’essaie que cette programmation soit un peu comme une histoire. En même temps j’ai des axes de travail par domaines artistiques. Par exemple au théâtre, le plus gros de la programmation est consacré à la génération des 30-40 ans pour les créateurs et metteurs en scènes. C’est une fourchette, on ne regarde pas la carte d’identité pour voir s’ils ont 39 ou 45. C’est intéressant car ce ne sont pas des jeunes qui démarrent, ce ne sont pas non plus des gens installés, arrivés. C’est la génération, le moment où on fait des choses, où cela commence à prendre tournure et vraiment exister. Donc nous essayons de montrer au moins cinq ou six spectacles de cette génération. L’idée c’est qu’au bout d’un an, deux ans, trois ans, le public qui a suivi un petit peu a un panorama assez juste de cette génération là au travail dans la création. Ensuite cela n’empêche pas que l’on montre des plus jeunes avec notamment un festival qui s’appelle « A suivre » qui est consacré à la découverte de jeunes talents qui vivent en Auvergne, qui ont choisi de travailler et de vivre en Auvergne. Puis aussi des gens plus anciens, plus confirmés. Dans l’année on accueille un ou deux metteurs en scènes vraiment plus confirmés. Cela permet ainsi de montrer un peu tout le spectre des générations mais en montrant principalement le travail des 30-40 ans.
Dans la danse c’est différent. Le programme propose à la fois une sorte de tour du monde de la création contemporaine en danse en montrant ce qui se fait dans d’autres pays, et en même temps il y a l’idée de présenter des pièces, parfois de répertoire, pas forcément les dernières pièces sorties, des pièces récentes, pour donner au public des repères. Parce que la danse contemporaine fait souvent peur aux gens. Souvent ils disent « Ce n’est pas pour moi », « je ne comprends rien », « Cela ne m’intéresse pas »... Donc je trouve que c’est très important de présenter des pièces qui ont déjà fait leurs preuves, qui ont 20 ans d’existence. Si elles continuent encore à tourner et à séduire les publics, cela prouve qu’il y a vraiment une force artistique importante dans ces œuvres là. Et donc essayer de gagner un public a travers ces œuvres là et de montrer qu’un public très divers peu s’intéresser aux spectacles de danse. Je dois dire que petit à petit c’est quelque chose que l’on commence à gagner, on a aujourd’hui un public de danse très important avec des gens qui n’étaient pas du tout des spécialistes de danse et qui découvrent la programmation.
Enfin pour la musique, la programmation est uniquement consacrée à la musique contemporaine. Dans la ville et autour de Clermont-Ferrand il y a beaucoup de choses qui existent dans tous les registres de la musique, et notre spécificité est de travailler sur la musique contemporaine en essayant de ne pas être sectaire, en essayant d’ouvrir un petit peu à toutes les musiques contemporaines, par exemple de la musique de film ou différentes formes d’écritures de musique. Et en même temps de l’humaniser le plus possible. Naturellement on ne va pas acheter un disque de musique contemporaine ou aller à un concert de musique contemporaine, en revanche si on sait qu’il y a tel ensemble ou tel interprète qui va être là, ou si le compositeur est là et qu’il va expliquer son travail... en humanisant un peu plus cette programmation, cela permet d’avoir une entrée plus sensible.
Voilà pour le gros de la programmation, la ligne générale d’une saison. Après bien sûr à partir de ça on essaie de surprendre le public, de lui montrer les choses. Pour moi le premier critère c’est la qualité. Je me sens dans un rapport de confiance et d’engagement vis à vis du public et je ne veux pas que les gens perdent leur temps et leur argent. Après ils peuvent ne pas aimer ce qu’ils voient. Aimer ou ne pas aimer, chacun a ses goûts et ses couleurs. Mais je ne veux pas que les gens voient des choses qui ne soient pas de grande qualité. Donc je suis extrêmement rigoureux sur la sélection, sur le choix des spectacles pour que le public sache que quand il vient ici, quand il s’abonne, qu’il s’engage à suivre la programmation de la Scène Nationale, il verra le « meilleur », ce qu’il y a parmi les meilleurs spectacles de la création d’aujourd’hui. Je me bats toute l’année pour essayer d’avoir à Clermont-Ferrand les meilleurs spectacles.
J’ai toujours travaillé en province, je suis vraiment heureux de travailler en province, et je pense que c’est en province que l’on arrive à faire ça aussi. A Paris, si vous voulez suivre la création il faut un budget très important, il faut sortir pratiquement tous les soirs et aller dans plein d’endroits différents. La chance qu’ont les provinciaux c’est d’avoir un lieu qui centralise. Donc si vous suivez les activités d’un lieu comme ça, et que vous avez le désir de voir ce qui se passe, vous savez que là vous avez parmi au moins les dix spectacles les plus réussis de la saison dans tous les domaines de la création du spectacle vivant. Donc c’est passionnant ! Ce n’est pas parce que l’on vit en province qu’il faut que l’on soit pénalisé, on a le droit d’avoir ici les meilleurs spectacles qui passent. Donc nous c’est aussi un engagement que l’on a de se battre pour essayer de capter, de faire venir à Clermont-Ferrand des projets passionnants.
En dehors des spectacles, organisez vous des rencontres ou des ateliers ?
Oui, pour ce travail de donner les clés, d’aider les gens à comprendre. Donc par exemple on fait des projections de films, des débats, parfois des répétitions sont ouvertes au public. Quand il y a un spectacle en création, on ouvre la répétition pour que les gens puissent voir comment un metteur en scène travaille avec des comédiens, comment ça se fabrique. On fait tout un programme d’actions, qui n’est pas du tout donné dans le programme de la saison mais que les abonnés reçoivent ou qui est donné dans le programme de chaque spectacle. Cela permet que les gens puissent poser des questions, qu’ils puissent éventuellement trouver des réponses à ces questions.
Au niveau du lieu, les gens ont un peu de mal à savoir où sont les spectacles...
Ce qui est particulier à Clermont Ferrand, c’est que la scène nationale n’a pas de toit, pas de maison. Si nous avions une adresse et une maison précise il serait facile de savoir que c’est un lieu où vit la scène nationale. A Clermont Ferrand il n’y a pas de lieu pour l’instant attribué à la scène nationale donc nous sommes nomades. On va d’un lieu à l’autre, cela ne facilite pas la fidélisation du public. C’est vrai que le public doit s’informer pour connaître le lieu du spectacle. D’un autre côté il y a un avantage qui est qu’il n’y a pas d’habitude, pas de lassitude, nous avons souvent une salle différente, les spectacles ne sont pas toujours au même endroit : une fois dans une grande salle, puis dans une petite salle ou dans une salle moyenne donc c’est vrai que pour le public c’est intéressant, cela demande un effort pour ne pas se tromper de lieu mais en même temps, le revers est qu’il n’y a pas de lassitude, d’un spectacle à l’autre quand le public revient et suit la programmation, ils ont tout de même des surprises aussi avec l’utilisation de l’espace.
Il y a un nomadisme dans Clermont, est ce qu’il y en a un au niveau de la région ?
Un petit peu, mais ce n’est pas énorme puisque la ville est le principal financier de la scène nationale souhaite prioritairement et à juste titre que nous restions à Clermont Ferrand le plus possible. C’est à Clermont que nous devons faire vivre tout ce travail de diffusion et de création. Maintenant, la scène nationale, à partir du moment où elle est toute seule en Auvergne, elle rayonne et on essaye d’amener le spectacle en dehors. Pour la saison à venir par exemple il y aura deux spectacles, L’œil du pharmacien et L’Epicerie qui vont aller dans d’autres communes d’Auvergne. Puis chaque année il y a un bal en janvier, l’an prochain il se déroulera à la salle polyvalente de Cournon. Il est vrai que je souhaiterais aussi qu’on puisse rayonner un peu plus à travers l’Auvergne, pas toute l’année mais peut être ponctuellement par rapport à des projets pour que des gens puissent bénéficier de la présence de la scène nationale en Auvergne dans des endroits assez reculés, je pense notamment au monde rural. L’hiver ici est assez rigoureux et long et lorsque après un spectacle vous devez reprendre la voiture pour rentrer chez vous, que vous êtes à 1h30-2h de route, c’est difficile. On ne peut pas toujours demander au public de venir chez nous, il serait bien qu’on puisse allez vers eux.